Pour ce deuxième jour sur Manille, le programme était à nouveau assez chargé : passage par le grand marché de Manille, Divisoria, visite de familles de jeunes de l’association, et en fin de journée, retour sur Balanga.
Le marché, nous l’avons à peine vu, mais pour vous expliquer le contexte des visites de famille, bref retour sur l’association dans laquelle se déroule notre mission.
ACAY (Association Compassion Asian Youth), chapoté par 4 sœurs Missionnaires de Marie (congrégation créée il y a un peu plus d’un an par des sœurs des Béatitudes), regroupe 3 programmes :
- l’Ecole de Vie (School of Life = SOL) qui accueille une petite vingtaine de jeunes filles entre 14 et 20 ans, venant la plupart du temps de milieux très défavorisés, et ayant été abusées, bien souvent sexuellement. Elles passent généralement 5 ans à l’Ecole de Vie où elles apprennent à vivre avec leur passé, à reprendre confiance en elles, pour, à terme, être capables de vivre de façon indépendante dans de bonnes conditions. Elles sont prises en charge à temps plein et vivent dans une maison à Balanga, dans la province de Bataan, qui a quasiment été offerte à l’association il y a un an (et qui a besoin de pas mal de travaux, donc de donateurs, avis aux intéressés !!!). C’est principalement là que ma mission me porte et où je passe la plupart de mon temps.
- Le Family Program : je n’y ai pas encore vraiment eu affaire, mais de ce que j’en ai compris, le but est de renouer des liens entre les jeunes de l’association et leurs familles, de manière à ce que les deux « parties » évoluent dans le même sens.L
- Le programme MVP (Marcel Van program, du nom d’un martyr vietnamien), a pour objectif d’aider à la réinsertion des jeunes sortant de prison et issus également des quartiers « chauds » de Manille, où le programme est basé. Contrairement à SOL, MVP n’est pas un programme à temps plein : les jeunes vivent dans leurs familles, et se retrouvent au moins toutes les semaines pour des réunions et le week-end pour partir à Balanga rejoindre le programme SOL.
Laurent, un volontaire français qui travaille principalement sur ce dernier programme, a entre autres pour missions de rendre visite aux familles de ces jeunes garçons (18-21 ans environ) afin de leur expliquer le programme, de les impliquer, de leur faire comprendre tout ce que MVP peut apporter à leurs fils, et de suivre chaque garçon individuellement. C’est donc dans une de ses « tournées » que nous l’avons accompagné jeudi.
Direction Tondo, quartier de Manille où vivent des milliers de familles entassées dans des bidonvilles et où la densité de population est l’une des plus élevées au monde (65 000 hab/km² vs 20 000 à Paris !!!). La misère apparente, l’odeur écœurante et les enfants pieds nus qui courent derrière la voiture des blancs sont autant de chocs à encaisser en un temps record ! Le quartier est tristement célèbre pour sa « smokey mountain », ou montagne fumante, déchetterie de Manille, véritable colline sur laquelle vivaient des milliers de familles jusqu’à ce qu’elle s’écroule il y a quelques années, faisant des milliers de victimes. La smokey mountain est désormais fermée, mais de plus petites subsistent, bien qu’inaccessibles pour les ONG et les visiteurs. La déchetterie demeure également, et dès qu’un camion arrive pour vider sa cargaison, une nuée de gens, souvent des enfants, se ruent dessus, montant dans le véhicule en mouvement pour être les premiers à se servir, récupérer ce qui pourra leur servir, notamment les déchets recyclables qu’ils pourront revendre pour gagner quelques pesos. Spectacle à peine croyable...
A Tondo vit aussi la famille de Lucky Joe, un garçon de 18 ans, qui a participé à la formation prévue pour les « nouvelles recrues » du programme MVP 2008 il y a quelques semaines. Lucky Joe a toujours été habitué à voler pour vivre, et c’est cela qui l’a mené en prison. Au bout de quelques jours de formation, il a décidé de quitter le programme, de peur de ne pas pouvoir s’empêcher de voler et de faire souffrir les personnes qui lui avaient tendu la main. Pourtant, au moment de partir, il est pris la main dans le sac, en train de voler le téléphone portable d’un staff de l’association. Il éclate en sanglots, honteux de son acte, probablement effrayé à l’idée de pouvoir retourner en prison, demande pardon. Pardon accordé, Laurent lui propose de rentrer chez lui, prendre un peu de temps pour réfléchir, et décider si oui ou non il souhaite faire partie du programme MVP (ça me fait penser à l’histoire de Jean Valjean, espérons qu’il aura la même destinée !).
La famille de Lucky Joe (ses frères, sœurs, belles sœurs et parents, environ 10 personnes) vit dans un bidonville, auquel on accède par une ruelle d’environ 1,5m de large, humide, bruyante, et relativement malodorante. Ils occupent une petite pièce d’environ 10m² avec un étage que je n’ai pas visité mais qui doit faire à peu près la même taille. Lucky Joe (qui parle à peine anglais) confie à Laurent (en tagalog) que sa famille a de vrais problèmes d’argent. Pourtant, hospitalité philippine et tradition obligent, nous sommes accueillis à coups de bouteilles de coca, et ils vont même jusqu’au fast food du coin pour nous offrir de quoi manger. Nous n’avons nullement faim, et le plat ne nous semble pas bien appétissant, nous nous sentons pourtant obligés d’y faire honneur. En partant, Laurent nous annonce une bonne nouvelle : Lucky Joe, même s’il n’est pas encore bien certain de sa décision, souhaite continuer de suivre le programme MVP ! Affaire à suivre…
Toujours à Tondo, un peu plus loin, vit Darwin, un autre garçon sur qui veille MVP depuis cette année. Le quartier est loin d’être sûr, surtout pour des blancs, si bien que nous l’attendons à l’entrée, enfermés dans la voiture, pour qu’il nous ouvre la voie et que les habitants du bidonville voient que nous sommes les « invités » de l’un des leurs. Lorsqu’il arrive, nous le sentons inquiet. En effet, il explique à Laurent que depuis la veille, la guerre des gangs fait à nouveau rage dans son quartier. Le matin même, des hommes armés étaient entrés et avaient menacé les habitants du bidonville, heureusement sans faire de victime. N’étant pas des kamikazes dans l’âme, nous décidons, bien qu’attristés par la situation, notamment pour Darwin, de rebrousser chemin.
Au cours de ces visites, nous étions également accompagnés par Domingo, un jeune philippin de 19 ans souriant, rieur, blagueur, et serviable, ancien du programme MVP. Pendant que nous parcourions les rues de Manille, il nous a raconté très simplement quelques passages de son histoire. Et c’est certainement cela qui m’a le plus remuée durant cette journée. Il nous montre, par exemple, le centre commercial où il avait l’habitude de trainer quand il était plus jeune. Un peu plus loin, en bonnes françaises, nous lui parlons de l’alcool, du fait que nous aimons bien boire un verre ou deux (voire plus) de temps en temps, et lui nous explique que c’est fini, il ne boit plus, plus une goutte. Il a commencé à boire quand il avait 14 ans, et a certainement trop bien vu les dégâts que cela pouvait causer, surtout vivant dans un quartier très insécurisé. Là, forcément, je me sens bête. Je ne sais pas trop quoi lui dire, à part quelque chose du genre « c’est mal de boire… ».
Encore plus loin, il nous montre l’endroit où il a commencé à se droguer. Il avait 12 ans. Et je me sens encore plus bête, partagée entre l’envie de juger, de le plaindre, ou de me mettre en colère contre ce système qui laisse des milliers de gamins de 12 ans se droguer dans la rue aussi facilement.
Si Domingo a atterri à MVP, c’est qu’il est passé par la case prison lorsqu’il était mineur. Je ne sais pas exactement pourquoi, je n’ai pas osé lui demander, probablement une histoire de vol (MVP aujourd’hui n’accepte pas les cas « lourds » du type meurtre, viol…), mais quand on voit l’environnement dans lequel il a évolué, comment peut-on vraiment lui en vouloir ? S’il est coupable, il est avant tout victime, victime de la misère, victime d’un système injuste, corrompu et inégal.
Aujourd’hui, il me confie qu’il souhaite devenir policier, mais attention, pas véreux (ils sont déjà si nombreux…), pour aider les gens de son quartier, et avant ça, il aimerait s’engager comme volontaire au sein de l’association. Il semble sorti d’affaire, mais son passé ne risque-t-il pas de le rattraper un jour ?
En tout cas, lorsque j’ai fait sa connaissance, je ne voyais en lui que le garçon blagueur et sympathique, sans savoir ce par quoi il était passé auparavant. Lorsque je lui parlais, c’était de tout et de rien, surtout de rien d’ailleurs. Sur le coup, j’hésitais entre me sentir bête pour la futilité de mes propos, de mes attitudes, de mon propre vécu, bien rose en comparaison, et le sentiment qu’après tout, c’est la vie, que certes nous venons de milieux différents, que c’est ça qui fait la richesse d’une rencontre, d’un échange, et que « parler de tout et de rien » est aussi une porte pour parler plus, d’autres choses, de ce qu’il voudra partager. Je crois que ce 2ème sentiment est le plus sain, ce n’est pas en le regardant à travers le prisme de son passé qu’il pourra, tout comme les autres garçons du programme, évoluer. Il faut voir en eux ce qu’ils sont aujourd’hui, ce qu’ils veulent devenir, de façon à ce qu’ils puissent avancer. Et à ce que j’avance également…
Un bien long post cette fois-ci, félicitations aux courageux qui seront allés jusqu’au bout ! Pas de photos pour illustrer, sortir mon appareil dans ces conditions aurait été non seulement dangereux, mais surtout, à mes yeux, indécent ! J’espère que vous aurez compris, par ces quelques lignes, comment ces 2 journées m’auront fait passer à une autre étape de ma mission et poussée à une réflexion plus approfondie sur la situation des jeunes dont l’association a la charge, filles ou garçons, et sur le sens de mon passage ici…